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5 août 2026 3 05 /08 /août /2026 17:52

Paresse pour tous - Hadrien Klent - Le Tripode - Poche - Place des Libraires

Emilien Long est un économiste de renom, il a obtenu le Prix Nobel d’économie et son Droit à la paresse au XXIe siècle a connu un vif succès. C’est sur un coup de tête et presque à l’étourdie qu’il déclare être candidat aux élections présidentielles d’avril 2022. Passées les premières moqueries, il prend la chose au sérieux, forme une équipe : une sociologue, une éditrice, un très jeune Youtubeur, un poète et diplomate, une informaticienne. Le programme de Long a pour ligne directrice une semaine de travail de 15h pour tous, 3h/jour, pas plus. Ainsi, tout le monde pourra travailler, chacun pourra davantage se consacrer à ses loisirs, au sport, à ses proches, au bénévolat. Lutter contre cette « étrange folie de l’amour du travail [qui] torture la triste humanité. » Du temps est dégagé pour aller au travail à vélo ou à pied ; vivre plus sereinement pour éloigner la dépression et les cancers. Le salaire n’excèdera, pour personne, 6000 euros, au-dessus, c’est « inutile ».

C’est un livre surprenant, joyeux, optimiste et un peu allumé qui permet aux lecteurs de réfléchir sur le temps consacré dans une semaine, dans une vie, au travail. Se revendiquant utopiste, ce roman fait rêver : on enlève de nos vies le stress du boulot et les contraintes horaires. Evidemment, ce n’est sans doute pas réalisable et certaines données ont été esquivées comme le rapport à l’international mais j’ai aimé quelques-unes des idées du candidat Long comme celle de faire une pause nationale de 15h à 16h : chaque jour, tout le monde s’arrête de travailler à cette heure-là pour, au choix, se promener, lire, appeler ses proches, faire la sieste, etc. Un manifeste pour le « temps de vivre » à ne pas prendre à la légère malgré une écriture hachée, peu littéraire, parfois peu fluide qui m’a dérangée. Je lui ai aussi trouvé des longueurs mais le propos est intéressant, d’autant plus que l’auteur convoque les pionniers de cet élan d’oisiveté : Sénèque, Paul Lafargue, Rimbaud, les Surréalistes, Guy Debord.  Une lecture qui m’a sortie de mes habitudes !

« On n'a qu'une vie : celle que vous êtes en train de vivre, là, aujourd'hui, maintenant. Ce n'est pas un brouillon, ce n'est pas une esquisse. C'est votre vie : vous ne pouvez pas perdre votre temps pour la gagner. Il est temps de la vivre. »

« Si on regardait ça de loin, si on débarquait d’une autre planète et qu’on voyait une population enchaînée à des journées de travail étouffantes payées une misère, pendant que, je prends un exemple, d’autres individus ont quelques apparts qu’ils louent et encaissent des loyers dans bouger le petit doigt, on se demanderait quand même d’une part pourquoi le système est comme ça, si injuste, si déséquilibré. Et puis aussi, on se demanderait par quel miracle tout ça tient. »

« Il y a tant de choses à faire quand on a du temps disponible. Vous comprenez ? Je ne dis pas que nous sommes tous artistes - mais nous sommes tous des êtres sensibles, pouvant faire quelque chose de notre sensibilité. Et pour qu'elle s'exprime, il faut la libérer des contraintes, des horaires du bureau, des privations aussi : l faut une société juste et dégagée. Il faut une société où l’oisiveté rend tout le monde actif. Mais actif dans le bon sens du terme. En actes. Pas actifs comme une catégorie économétrique. »

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1 août 2026 6 01 /08 /août /2026 14:06

Le Siècle, Tome 1 : La Chute des Géants - Livre de Ken Follett

Voilà un roman qui dormait dans ma PAL depuis quelques années ... pourquoi ? c’est très simple, il compte 1048 pages ! Il n’y a qu’en été que je peux me permettre ce genre de grosses gourmandises.

En 1911, à treize ans, Billy Williams fait son entrée pour la première fois dans la mine d’Aberowen, au pays de Galles. Sa sœur Ethel, quant à elle, sert de femme de chambre pour la riche famille Fitzherbert. Audacieuse et ambitieuse, elle gravit les échelons jusqu’à devenir intendante, séduisant le comte Fitz au point de tomber enceinte et d'être renvoyée. Walter von Ulrich, un Allemand ami de la famille, voit son mariage clandestin avec Maud, la sœur de Fitz, menacé par la guerre, où Anglais et Allemands n'avaient guère intérêt à s'unir aussi étroitement... Par ailleurs, les deux frères Pechkov grandissent dans la misère de Saint-Pétersbourg. Grigori, l'aîné, joue le rôle de père pour Lev, son frère opportuniste et instable. Devenu héros de la Révolution, Grigori se transforme en leader respecté des Soviets lors des événements de 1917. Ces destins croisés s'entremêlent, s'aiment, s'allient, se haïssent ou se combattent. 

Cette fresque monumentale écrite en 2010, premier volet du Siècle, une série de trois longs romans historiques, nous emmène de 1911 à 1924 en portant une attention toute particulière sur la Première guerre mondiale, comparant respectivement la vision des Gallois, des Anglais, des Américains et des Russes. (Etrangement), c’est la Révolution russe de 1917 qui m’a passionnée, l’auteur marie parfaitement la fiction avec ce jeune Grigori qui prend la tête des révolutionnaires, et la réalité historique qui met en scène le personnage singulier qu’est Lénine. Le roman se lit facilement et avec plaisir sans qu’il y ait véritablement d’acmé digne de ce nom. Si j’ai pris globalement du plaisir à cette lecture, 1048 pages, c’est trop pour moi, surtout quand le style manque de saveur et de peps, l’auteur cédant parfois trop facilement aux clichés. Certains passages narrant les combats et les stratégies militaires m’ont également paru longuets. Il n’en demeure pas moins que l’absurdité de la guerre est prouvée à chaque page, l’auteur explique bien que la responsabilité du déclenchement de la guerre en 1914 est partagée (même si l’Allemagne a assumé seule les conséquences, ce qui a provoqué la 2e guerre) et il met également en avant le statut et la condition de la femme lorsqu’il évoque les suffragettes (Maud en fait partie), le droit de vote obtenu au Royaume-Uni en 1918 (mais seulement pour les femmes de plus de 30 ans, faut pas déconner) ou les différentes figures féminines du roman indépendantes et courageuses, véritablement actrices du changement. Cette lecture permet de revoir ou d’approfondir certains pans de cette période historique de manière plutôt agréable. Et j’ai allégé ma PAL d’un gros pavé !

De Grigori : « Cela le rendait fou de rage. Cette guerre était aussi stupide, aussi vaine que toutes les initiatives du tsar Nicolas II. Un meurtre était perpétré en Bosnie et, un mois plus tard, la Russie était en guerre contre l’Allemagne ! Des milliers de paysans et de prolétaires des deux camps allaient se faire tuer, pour rien. Aux yeux de Grigori et de tous ceux qu’il connaissait, cela prouvait que la noblesse russe était trop bornée pour gouverner. »

Un de mes moments préférés de la Première guerre, la trêve de Noël 1914 : « Que diable se passait-il ? [Fitz] trouva une échelle et monta sur le parapet. Il traversa l’étendue de terre retournée. Les hommes se montraient des photographies de leur famille ou de leur fiancée, s’offraient des cigarettes et cherchaient à communiquer à l’aide de phrases simples comme : « Moi Robert, et toi ? » Il repéra deux sergents en grande conversation, un Allemand et un Britannique. Il tapa sur l’épaule de ce dernier. « Vous là ! Bon sang, qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? » L’homme lui répondit d’une voix où perçait l’accent monocorde et guttural des docks de Cardiff : « Je ne sais pas comment s’est arrivé mon commandant, pas exactement. Quelques Boches sont sortis de leur tranchée les mains en l’air et ont crié : « Joyeux Noël ! », et puis un de nos gars en a fait autant, et puis, ils se sont rejoints et, avant qu’on ait eu le temps de dire ouf, tout le monde les a imités. »

Moi qui les aime tant : « Qu’est-ce que c’est qu’un cocktail ? demanda-t-elle. Un alcool fort déguisé pour paraître plus respectable. Je vous assure que c’est très à la mode. »

Et je participe au Challenge des Épais de l'été de chez Dasola (il faut lire au minimum 750 pages) et aux Pavés de l'été de La petite liste.

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29 juillet 2026 3 29 /07 /juillet /2026 21:11

D'Or et d'Oreillers - Flore Vesco, Mayalen Goust - Rue de Sèvres - Grand  format - Librairie Point Lire Le Moule

Sadima est bonne à tout faire dans la famille Watkins, elle obéit aux caprices de la mère et des trois insupportables sœurs. Lord Handerson, un riche héritier, invite les quatre femmes dans son immense palais, Sadima suit docilement. Le beau et jeune comte a imaginé une série de tests pour choisir sa future épouse mais les sœurs Watkins échouent l’une après l’autre. Il ne reste que Sadima que le comte tient à mettre à l’épreuve. Elle parviendra sans problème à dormir sur un beau lit à baldaquin surélevé de plusieurs matelas. Les tests se succèdent et, si Sadima les réussit, elle se sent de plus en plus oppressée entre ces murs qu’elle sent vivants. Courageuse et indépendante, elle ne se laissera soumettre ni par ce beau comte ni pas une belle-mère résolument étrange. Une énigme à résoudre ne l’effraiera pas plus que les différentes quêtes à accomplir.

Cette délicieuse BD est une adaptation du roman du même nom de Flore Vesco, qui est aussi une réécriture de différents contes : « La Belle et la Bête », « Cendrillon », « Barbe bleue », « La Princesse au petit pois », ... apparaissent clairement dans une version moderne, décalée et féministe. Les dessins sont un pur plaisir pour les yeux, l’autrice sait varier les genres et les inspirations : le fantastique laisse la place au gothique, il s’accompagne de surnaturel et d’onirique. J’y ai même vu de l’Art Nouveau et reconnu du Mucha sur une des planches. En couleurs, en effets, en surprises, c’est à la fois grandiose et raffiné. J’ai beaucoup aimé aussi les expressions autour de l’anatomie où « laisser traîner une oreille » ou « retrouver sa langue » sont à prendre au sens premier. Une excellente BD inventive, fantasque et divertissante que je ne peux que vous conseiller ... s’extasier à chaque page mérite un coup de cœur !

J’avais découverte l’autrice Mayalen Goust avec Au nom de Catherine ; une dessinatrice à suivre.

D'or et d'oreillers – Mayalen Goust – des livres, des livres !

D'or et d'oreillers de Mayalen Goust Flore Vesco

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26 juillet 2026 7 26 /07 /juillet /2026 10:05

Aucun de nous ne reviendra - Auschwitz et après I - Charlotte Delbo -  Éditions de Minuit - Poche - Kléber Strasbourg

Il est des billets plus difficiles à écrire que d’autres et mon côté psychorigide à vouloir rédiger un résumé puis donner mon avis m’a paru ici complètement vain et dissonant. Je me suis aussi dit que publier ce billet en été n’était pas approprié mais une autre saison conviendrait-elle mieux à ce qu’il y a de plus abject sur cette Terre ? De cette horreur vécue par l’autrice, il me restera surtout des images effroyables et effrayantes : la femme qui tente de sucer de la neige propre pour humecter ses lèvres tuméfiées, des bouches qui crient sans  qu’aucun son n’en sorte, des tas de cadavres dévorés par les rats, l’appel interminable tous les soirs et tous les matins (il faut compter les prisonniers même ceux qui meurent durant la journée), ces femmes qui se tiennent par les aisselles pour se réchauffer et s’encourager à ne pas s’évanouir, la « pause » pendant les heures de travail harassant réservée à tuer des poux, la soif inextinguible et omniprésente qui fait coller les joues aux dents, le froid glacial avec cette sensation d’être pris dans « un bloc de glace dure, coupante ». Charlotte Delbo écrit merveilleusement, son style concis et les passages poétiques confèrent à ces textes une force saisissante dont il est difficile de se remettre.

J’ai lu Charlotte Delbo parce que j’ai d’abord lu Valentine Goby et son magnifique Je me promets d’éclatantes revanches et c’est l’adorable Marijo qui a bien voulu me prêter cet ouvrage, je la remercie !

« Debout, enveloppé dans une couverture, un enfant, un garçonnet. Une tête rasée très petite, un visage où saillent les mâchoires et l'arcade sourcilière. Pieds nus, il sautille sans arrêt, animé d'un mouvement frénétique qui fait penser à celui des sauvages quand ils dansent. Il veut agiter les bras aussi pour se réchauffer. La couverture s'écarte. C'est une femme. Un squelette de femme. Elle est nue. On voit les côtes et les os iliaques. Elle remonte la couverture sur ses épaules, continuant à danser. Une danse de mécanique. Un squelette de femmes qui danse. Ses pieds sont petits, maigres et nus dans la neige. Il y a des squelettes vivants et qui dansent. Et maintenant je suis dans un café à écrire cette histoire - car cela devient une histoire. »

« Se laisser glisser dans la mort, ici dans la neige. Laisse-toi glisser. Non, parce qu’il y a la petite civière. Il y a la petite civière. Je ne veux pas passer sur la petite civière. » ... parce que sur la petite civière, les jambes pendent, la tête « pend, nue sous la couverture en loques. »

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23 juillet 2026 4 23 /07 /juillet /2026 16:39

Page des Libraires

En 1902, dans le petit village de Gjógv, dans les îles Féroé, naît la petite Anna. Ses (très) jeunes parents Olga la tisserande et Jonas le pêcheur sont très heureux de l’accueillir dans leur vie mais force est de constater qu’Anna est chétive et qu’elle ne répond à aucun stimulus. Le médecin leur annonce qu’elle ne vivra pas longtemps. Chacun réagit à sa manière. Des années plus tard, Jonas, désormais vieux pêcheur souffrant, est allongé sur son lit de mort et il attend de s’éteindre exactement le même jour – à cinquante ans près - que sa fille adorée, Anna. L’Etranger débarque à Gjógv des années plus tard, il loue une maisonnette rustique et simple et se sent chez lui dans ce petit village où il reviendra souvent.

Je n’ai lu que des avis positifs au sujet de ce premier roman (écrit par un Alsacien qui vit à quelques dizaines de kilomètres de chez moi !) et cet engouement est mérité. Le récit commence doucement et simplement et au fil des pages, les Vents s’engouffrant dans les mots, les objets prenant vie (le futur bonnet du bébé, le seuil de la maison), le fil de l’histoire d’Olga se déroulant subtilement, il gagne en finesse et en émotions. Les mots sont choisis avec finesse et délicatesse et la poésie prend la place de la prose dans une grande harmonie. En plus de ce voyage dans ces îles lointaines et magiques où il ne fait jamais plus de 25 degrés, il est question d’hommage rendu à l’être aimé, de traces laissées après un départ dans une maison ou sur un objet. Et puis ces Vents soufflant par intermittence, témoins de ces vies humaines rarement faciles, compagnons de route éternellement présents, apportent un élan épique à ce récit aux allures de conte. L’auteur est un voyageur qui connaît bien ces îles et ça se sent, il transmet parfaitement bien cet amour et des mots se dégagent sincérité et authenticité. Une très belle découverte et un coup de cœur !

« Nocturne

sur les hommes endormis

                                                   les mères allaitantes

 les enfants cauchemardeux

 je souffle

de toute humanité

 

 Je souffle et je brandis

au loin

aux horizons fiévreux

aux mâts fiers et rapides

         à ceux qui ont sombré

des menaces gonflées de murmure nébuleux

 

N'ayant d'aire ni de gîte, je vole en rase-mottes

sans relâche

Ô l’Incessant de toute éternité

sans relâche ni obstacle

le souffle de mes ailes

déployé sur la terre. »

 

Les seuils prennent la parole : « Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leurs survivons aussi. Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »

« Sur elle se posaient les regards - de tendresse, d’aigreur et de colère mêlées - de parents qui auraient bien voulu lui dire avec plus de pureté qu'ils l'aimaient, et ils l'aimaient, c'était certain. Mais Olga et Jonas n’osaient pas s’avouer une certaine déception aussi, et peinaient parfois à s'engager pleinement dans leur amour, sachant qu'ils perdraient bientôt leur fille. Ils tentaient de ne pas trop s'attacher à elle, pour moins souffrir. Quand leurs yeux étaient posés sur elle, Anna se sentait un peu moins seule dans ce monde obscur dont elle distinguait difficilement les contours, à travers la fente de ses paupières qu'elle ne parvenait au mieux, certains jours, qu’à entrouvrir. »

« 

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20 juillet 2026 1 20 /07 /juillet /2026 17:42

Une page d'amour (Poche 1975), de Émile Zola | Livre de Poche

Hélène Grandjean, veuve depuis deux ans, vit seule à Paris avec sa fille Jeanne qui souffre de phtisie. C’est lors d’une nuit où la fillette de douze ans est au plus mal que sa mère appelle un voisin, le Dr Henri Deberle qui prend le temps de soigner l’enfant. Dès cette première rencontre, des regards équivoques sont échangés. Le lendemain, Hélène rencontre Juliette, la joviale et pétillante épouse d’Henri, avec qui elle va se lier d’amitié. Henri et Hélène s’aiment, c’est de plus en plus évident pour eux mais cet amour impossible et silencieux fait souffrir Hélène. Son ami, l’abbé Jouve, lui propose, pour la « sauver » d’épouser son frère, M. Rambaud. Elle refuse. Jeanne qui, depuis son lit de malade, devine tout, joue avec sa mère, l’accapare et lui laisse très peu de liberté.

C’est le huitième tome des Rougon-Macquart et cette « page d’amour » porte bien son nom, elle est une douce parenthèse entre L’Assommoir et Nana. Enfin « douce », pas tant que ça puisque cet amour longtemps silencieux est le plus souvent douloureux voire funeste. La maladie de Jeanne prend beaucoup de place dans le roman, sa maladie et ses caprices d’enfant à qui on a tout permis. L’amour entre Henri et Hélène dépend d’ailleurs beaucoup de l’état de santé de Jeanne, encore plus de ses sautes d’humeur : tantôt réclame-t-elle le médecin toutes les heures, tantôt le rejette-t-elle, elle a également du mal à voir sa mère la quitter plus d’une heure... Si les lubies de la fille sont agaçantes, la soumission de la mère l’est tout autant !  L’adultère accompagne la thématique de l’amour puisqu’Hélène va surprendre une liaison secrète entre Juliette et M. Malignon. Et Paris, le beau et vaste Paris, occupe une grande place dans le roman, il devient le témoin des états d’âme d’Hélène, le miroir de ses pensées et un compagnon qu’elle ne connaîtra que très peu ; on sent bien l’influence des peintres impressionnistes contemporains de Zola derrière ces descriptions. Dernière remarque : le train de vie de Mme Deberle ! En plus de faire de fréquents voyages, de multiplier les invitations, elle organise un « bal pour enfants » qui convie une centaine d’enfants déguisés (et quels déguisements !) qu’on empiffre de montagnes de gourmandises et qui assistent à plusieurs spectacles (le budget !) Bref, un Zola qui sort des sentiers battus mais qui ne m’a pas complètement convaincue avec cette relation mère-fille plutôt malsaine. Je ne reviens pas sur la belle écriture zolienne et sa capacité à créer des atmosphères en quelques lignes.

Je suis ravie d’enchaîner mes lectures des Rougon-Macquart un peu plus vite qu’au début.

« A chacune de leurs paroles, ils s’approuvaient d’un léger signe, comme si toutes leurs pensées eussent été communes. C’était une entente absolue, intime, venue du fond de leur être et qui se resserrait jusque dans leurs silences. »

« Rien n’attendrissait plus Hélène que cette minute d’arrêt, dans la vie de la cité. Depuis trois mois qu’elle ne sortait pas, clouée près du lit de Jeanne, elle n’avait pas d’autre compagnon de veillée au chevet de la malade que le grand Paris étalé à l’horizon. Par ces chaleurs de juillet et d’août, les croisées restaient presque continuellement ouvertes, elle ne pouvait traverser la pièce, bouger, tourner la tête, sans le voir avec elle développant son éternel tableau. Il était là, par fous les temps, se mettant de moitié dans ses douleurs et dans ses espérances, comme un ami qui s’imposait. »

 

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17 juillet 2026 5 17 /07 /juillet /2026 15:55

Le prix à payer

-Pourquoi le couple hétéro appauvrit les femmes et nuit à l’amour-

La BD s'est inspirée du livre du même titre de Lucile Quillet.

Avec ce sous-titre provocateur, l’autrice commence par énumérer un certain nombre de clichés de la relation amoureuse par le truchement du conte : papillons dans le ventre, séduction, demande en mariage, vie de couple, bisous et arc-en-ciel. Rapidement, elle nous explique que l’argent est au cœur de toute relation. L’homme doit-il payer la note du premier restaurant ? La femme peut-elle gagner plus que son conjoint ? Au-delà de ces considérations, on nous prouve que le couple hétéronormé serait une « grosse arnaque pour les femmes » puisqu’il lui imposerait de nombreuses charges : esthétique, sexuelle, contraceptive, domestique, mentale, psychologique qui l’épuiseraient et l’appauvriraient. Alors qu’une seule et unique charge repose sur les épaules de l’homme : la charge financière ; le « bon père » assure une protection matérielle et financière à sa famille mais les missions de la « bonne mère » sont bien plus larges et moins terre-à-terre (disponibilité, soin, écoute, présence, empathie, sacrifices). Si séparation il y a, la femme en sort encore une fois perdante.

Divisée en trois parties (« Avant le couple », « Pendant le couple », « Après le couple »), cette bonne grosse BD dépasse les évidences et éveille les consciences sur ce qu’on ne voit pas toujours. J’ai aimé qu’elle se documente (les références sont en fin d’album), qu’elle fasse un petit rappel historique et qu’elle mette le doigt sur ce qui fait mal. Par exemple, le risque de tomber dans la pauvreté pour une femme après un divorce est de + 34% si elle a deux enfants, de + 79% si elle en a trois. Pour le père qui n’a pas la garde après la rupture, le gain de niveau de vie avec deux enfants sera de +5.5% et de + 12% avec trois enfants. Environ 40% des familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté (huit fois sur dix, ce sont des femmes). Pour résumer, la vie d’une femme reste toujours plus complexe que celle d’un homme. J’ai évidemment beaucoup souri à la lecture de cette BD dont les dessins rejoignent le propos – en humour et en clarté, notamment à la page qui imagine que si les mères faisaient grève, les hommes se ruineraient en uber eats, taxis, femme de ménage et frais de garde. Je regrette que tout tourne autour de l’argent (on peut tout de même imaginer que certaines femmes s’épanouissent dans l’éducation de leurs enfants sans chercher à faire carrière). Dommage également que les deux autrices n’évoquent pas les petites (et rares, oui !) avancées positives, ces couples qui parviennent à s’extraire de ce patriarcat si nocif pour tous. J’ai passé un très beau moment de lecture et je vais de ce pas prêter la BD autour de moi, femmes et hommes.

Marianne rassure Cupidon à la fin de l’ouvrage (il n’en peut plus de ce « bullshit job ») : « Mais enfin Cupi, ressaisis-toi ! On ne dit pas que l’amour est une arnaque... ni qu’aimer un homme nous appauvrit. C’est vivre dans un couple obéissant aux normes sociales qui nuit aux femmes et à l’amour ! Ce qu’on demande, c’est de se libérer des normes genrées pour s’aimer encore mieux, en étant encore plus soi-même, sans perdre son indépendance... » (par exemple : les hommes expriment leurs émotions, les femmes ne cherchent plus à transformer leur corps, la préoccupation comme le coût de la contraception seraient partagés dans le couple, on aurait des cours d’autonomie à l’école pour que tout le monde apprenne à gérer un budget mais aussi à repasser, cuisiner, faire le ménage, ...) [petite enquête perso : tous les élèves, tous les profs et tous les parents seraient « pour » ces cours réellement utiles !]

J’ai failli oublier : c’est encore une BD reçue via la Box « Kube dessinée ».

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14 juillet 2026 2 14 /07 /juillet /2026 15:11

La mariée silencieuse - Piergiorgio Pulixi - Gallmeister - Grand format -  Librairie Albin Michel Paris

Je ne voulais pas attendre trop longtemps après ma lecture de Stella pour poursuivre les enquêtes de Vito Strega, Eva Croce, Mara Reis et Bepi Pavan.

Italo Seu, un grand-père sarde proche des quatre-vingts ans, vient supplier les policiers milanais de trouver la vérité concernant le meurtre de sa vie adorée, Maria Donata, retrouvée assassinée vêtue d’une robe de mariée qui n’était pas la sienne. Il élève seul et péniblement (physiquement et financièrement) son petit-fils de trois ans, Pippo. Bepi, touché par cette situation va sans difficultés convaincre l’énergique Eva et le mystérieux Strega d’accorder une place particulière à cette affaire. Mais des affaires, il y en a des dizaines à Milan à ce moment-là et elles touchent principalement les femmes. De nombreuses victimes sont retrouvées battues et défigurées. Qui en est à l’origine ? un réseau d’hommes qui détestent qu’une femme prenne des responsabilités ou un peu de pouvoir, qui veulent bâillonner celles qui font peur. Strega est le premier à comprendre leur mode de fonctionnement : le mari ou le collègue désireux de se venger s'assure d'alibis solides pendant qu'un « collègue » du réseau tabasse la femme en question. Dans un second temps, il lui rend la pareille. 

J’ai encore une fois beaucoup aimé ce texte de Pulixi. J’ai été émue par ce grand-père attaché à ses vignes et à l’air pur de Sant’Esu en Sardaigne, contraint de vivre dans le froid milanais pour s’occuper de son petit-fils, j’ai aimé retrouver ces enquêteurs qu’on connaît et qu’on apprécie davantage à chaque nouvel opus, j’ai souri aux jurons des Italiens qui, s’ils ne blasphèment pas, s’en prennent aux chiens, j’ai enfin adoré lire un roman policier qui ne se contente pas d’une intrigue bien ficelée mais dénonce un phénomène sociétal et ancre le récit dans une ville qui a connu une rapide croissance économique au détriment des habitants les plus modestes. On en apprend davantage sur Strega et ce « chœur de murmures déchirants » qui le hante et l’obsède au point de perdre le contrôle mais on reste quand même encore frustrés quant à la guetteuse qui l’épie. Un suspense délicieux pour un moment de lecture divertissant. J’en redemande.

Celle qui guette et espionne Strega : « En observant le criminologue penché sur les dossiers qu’il avait étudiés inlassablement pendant des heures, elle avait senti grandir l’émoi qu’il provoquait chez elle. Elle savait pourquoi Strega se jetait à corps perdu dans ses enquêtes. Certes, il était animé des meilleures intentions et il y avait une certaine noblesse dans son besoin de rendre justice aux victimes. Mais à un niveau plus inconscient, il avait tendance à sublimer, par la recherche de la vérité des autres, celle qu’il ne pouvait obtenir par lui-même. Et elle trouvait ça émouvant. Elle ne voyait pas un géant d’un mètre quatre-vingt-quinze aux épaules larges absorbé dans un dossier, mais un enfant désespéré de huit ans cherchant à comprendre qui avait enlevé sa mère et sa petite sœur. »

« Milan devenait de plus en plus hostile. L'aggravation des inégalités sociales et économiques, ajoutées à l'absence de mesures politiques en faveur des populations les plus démunies, l’amenait vers le point de rupture. À partir de l'Exposition universelle organisée en 2015, la métropole s'était développée tous azimuts à un rythme vertigineux. Et c'étaient ses habitants les plus défavorisés qui avaient payé le prix de cette croissance hypertrophique, voyant le coût de la vie grimper en flèche. Nombre d'entre eux avaient dû quitter la ville dans laquelle ils ne se reconnaissaient plus. »

A noter que le prénom Stella est une source d'inspiration : la Stella de Bonin, la Stella d'Incardona... 

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11 juillet 2026 6 11 /07 /juillet /2026 17:21

Intérieur nuit de Nicolas Demorand - Decitre

Le célèbre journaliste et animateur radio de France Inter déroule les vingt dernières années de sa vie au regard de sa maladie, la bipolarité. Dans un premier temps, il a été traité pour une dépression, ces erreurs médicamenteuses n’ont fait qu’accélérer le processus, à savoir cette alternance de virages maniaques et euphoriques (où, trop excité, il est capable de ne plus trop dormir, de trop manger, de trop dépenser, ...) et d’épisodes dépressifs. Il a fréquenté bon nombre de psys complètement inutiles, incompréhensibles voire fous. Il a enfin commencé à être pris en charge correctement par un grand chef du service de psychiatrie d’un grand hôpital parisien, dans un parfait anonymat, il ne voulait pas que son nom soit révélé. Pour la première fois et alors qu’il était tant bien que mal à la tête de Libération, on lui a prescrit des régulateurs de l’humeur qui ont réussi à plus ou moins le stabiliser. Ses visites chez les médecins et psys se font encore très régulières, parfois plusieurs fois par semaine. Il explique qu’il a retrouvé une vie amoureuse et un certain équilibre.

J’ai lu ce livre parce que je l’avais sous le coude, je ne serais jamais allée spontanément le chercher. Il se trouve que je connais un peu cette maladie et j’avoue ne pas avoir appris grand-chose. J’ai été étonnée de lire à quel point l’errance médicale a été longue pour cet homme pourtant au plus près de l’expertise et des meilleurs soins (puisque Parisien et aisé). Il rend un bel hommage à sa célèbre collègue, Léa Salamé, qui aurait été la première à l’inciter à écrire. On ne peut que saluer ces révélations qui ont suivi un long silence honteux et coupable. Certains passages sont touchants et empreints d’humilité, Nicolas Demorand a conscience d’être un privilégié, ne serait-ce que financièrement parlant. Si ce livre peut donner espoir à d’autres malades et faire connaître au grand public ce qu’on appelait autrefois la « maniaco-dépression », tant mieux.

« Le plus incompréhensible de la bipolarité. Après huit années d’hôpital psychiatrique, en dépit d'une connaissance intime de la maladie, quelque chose d'illogique résiste : je prends des médicaments pour aller bien, mais je dois me méfier des moments où je vais bien car ils peuvent signifier que je vais mal, que je vais aller mal. Pour quelle autre maladie doit-on se méfier de l'efficacité d'un traitement, appeler son médecin pour lui dire que la grippe est soignée et que c'est donc suspect ? Je vis si peu de moments de joie, de bonheur, débarrassés du poids de l'angoisse et de toute la palette des couleurs sombres, qu’il m'est aujourd'hui encore inconcevable qu'une éclaircie soit peut-être la première étape d'une phase dépressive. Je suis nul pour lire les symptômes du bonheur problématique, ma boussole pointe au Sud. »

 

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8 juillet 2026 3 08 /07 /juillet /2026 17:20

Podcasts Fictions : les meilleures fictions radiophoniques par Radio France

 

Mohamed Bouazizi a encore une fois été arrêté parce qu’il vendait des légumes dans la rue, illégalement. Les autorités lui prennent ses marchandises, il n’a plus rien. Il supplie qu’on les lui rende, en vain. Il décide de s’immoler dans la rue. Son nom devient le symbole du silence et de la soumission des opprimés dans une dictature trop longtemps subie. Et la révolte gronde. Et la colère est partagée au-delà des frontières. Cette mort est le point de départ de manifestations diverses, d’une vraie révolution, du « printemps arabe » qui embrase sept pays : la Tunisie, l’Égypte, la Jordanie, la Libye, le Maroc, Bahreïn, le Yémen. Ce n’est le pain ou les réformes qui sont réclamés mais une « liberté aimée revendiquée défendue », on crie que le dictateur du pays « dégage ! » avec ferveur et détermination. Et surtout, ce sont les hommes et les femmes qui se mélangent, les enfants et les vieillards, toutes les générations sont réunies pour se battre.

J’ai adoré ce podcast qui a adapté la pièce de théâtre de Laurent Gaudé. L’atmosphère de ce soulèvement inédit est parfaitement rendue grâce aux différents témoignages, aux slogans scandés dans la rue, aux cris des manifestants, aux musiques diffusées (rap et musique traditionnelle). Une place est laissée à la voix du dictateur qui tente d’abord de s’imposer puis qui cède, victime, pour la première fois, de la peur. J’ignorais l’épisode de la « batailles des chameaux », pendant lequel des prisonniers libérés sur ordre du gouvernement, ont été incités à mater les manifestants. Mais la foule a été plus forte et les cavaliers ont rapidement été arrêtés et désarçonnés. Les mots savamment choisis de Laurent Gaudé magnifient ce printemps arabe, la poésie insuffle à cet élan de rébellion une joie supplémentaire, un espoir auquel ce peuple ne se permettait plus de rêver. Le tout est magnifique, bouleversant et très intense.

« Nous ne sommes pas une foule, nous sommes un peuple. Hommes et femmes ni plus ni moins. Un peuple entier. »

Alors qu’une fille pense que sa mère va lui interdire d’aller manifester, sa mère lui répond : « je vais y aller comme si j’allais à un mariage. Ce qu’ils doivent voir, ce qui doit leur brûler les yeux, c’est notre dignité. »

La voix des femmes : « Nous voulons nous habiller comme bon nous semble. Nous aimons notre pays mais pas la patrie. Nous aimons nos familles mais pas le père de famille. Nous aimons notre travail mais pas la soumission. Nous aimons rire. Nous sommes nombreuses, si nombreuses qu’une si grande place ne suffit pas nous contenir. »

≈   Coup de cœur   ≈  

 

 

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